« LAGRIME E SOSPIRI »

La virtuosité au féminin chez Stradella & Vivaldi

 

CHANTAL SANTON JEFFERY soprano

GALILEI CONSORT

BENJAMIN CHÉNIER violon & direction

La vie de Stradella est un véritable mythe qui inspira plusieurs romans et opéras. Stradella l’aventureux, le rebelle, l’intriguant, et surtout Stradella le Don Juan, dont l’existence mouvementée et désordonnée, tragiquement interrompue (il fut assassiné à Gêne sur ordre d’un amant jaloux), ne fut jamais un frein à une carrière musicale florissante. Compositeur extrêmement influent à son époque, néanmoins éclipsé au siècle suivant par Corelli ou Vivaldi, il laisse une œuvre abondante et largement encore inconnue du grand public.

Il est aisé d’imaginer que la trépidante vie amoureuse de Stradella a  inspiré ces fascinantes figures de femmes qui abondent dans son œuvre, figures aux antipodes des clichés, fortes et intenses, parfois dérangeantes, faites de mille émotions contrastées, portées par un art du récitatif remarquable, véritable théâtre de mots qui offre à l’interprète un champ expressif infini ; enfin, magnifiées par une écriture vocale techniquement redoutable, aussi exubérante et virtuose qu’elle peut être parfois sobre et éthérée. La mise en regard avec celle, plus tardive mais non moins exigeante, d’Antonio Vivaldi est éminemment éloquente : une génération avant le « Prete Rosso », qui compose à l’âge d’or des prime donne et des castrats, âge où la prouesse vocale est devenue reine, Stradella impose une virtuosité théâtrale et haletante, unique dans le monde musical de son temps.

CD paru chez Alpha/Outhere

 

Programme

Stradella

Moro per amore

 Ouverture                                                               

« A che tardi »                                                                                             

« Furie terribli » (aria avec echo)                                                           

« Col mio sangue comprarei », récit, « Per pieta » - Airs d’Eurinda 

           

Vivaldi

Farnace

« Gelido in ogni vena » air de Farnace

 

Stradella

La Susanna

Ouverture                                                                            

« Da chi spero aita o Cieli » - air de Susanna

                                                                                               

Vivaldi

Judith Triumphans                                                                      

« Armatae face et anguibus » - air de Vagaus

 

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Stradella

La forza dell amor paterno

Sinfonia de l’Oratio                                                                        

« O morire »                                                                                                 

 récit « Ferma Regina », air « Non vedi che Giove »                                                    

« Lasso, che feci » -  Airs de Antioco 

 

Vivaldi

Orlando furioso

« Ah fuggi rapido », air d’Astolfo

                                   

Stradella

San Giovanni Battista

Ouverture                                        

« Queste lagrime e sospiri » - Récit et air de Salome                           

 

Vivaldi

Sonata  « Al Santo Sepolcro »

La Griselda

« Agitata da due venti» – air de Costanza

 

Chanter Stradella & Vivaldi

 

                 "J’ai découvert Alessandro Stradella grâce à Gérard lesne : nous travaillions à Royaumont San Giovanni Battista et je chantais le rôle de salome. J’ai été immédiatement frappée par la difficulté du rôle, avec une tessiture d’une étendue folle pour l’époque, et surtout par la violence et la folie du personnage. Par la suite, j’ai toujours conservé le nom de stradella dans un coin de mon esprit, explorant sa musique au fil des années. J’ai d’abord lu ses cantates : de nouveau, j’ai été sidérée par cette musique. J’ai par exemple chanté L’Arianna dans la saison de Philippe Maillard à l’Église des Billettes, une partition presque inchantable écrite pour l’étendue vocale d’un castrat, avec un personnage sombrant encore une fois dans la folie.

Stradella revendiquait ouvertement la liberté la plus totale dans sa vie quotidienne – il se mettait manifestement dans des situations périlleuses qui ont fini par lui coûter la vie. en revanche, sur le plan professionnel, il semble avoir très habilement et très minutieusement mené sa carrière, écrivant beaucoup de musique et laissant très peu d’œuvres inachevées. ses manuscrits frappent par leur propreté et leur netteté, avec très peu de ratures et l’on imagine volontiers un génie couchant ses idées sur le papier d’un seul trait.

Stradella s’appuie de manière absolue sur le texte et il est viscéralement un compositeur de langue italienne. sans une connaissance de cette dernière, certains éléments de sa musique peuvent paraître arides. il n’y a rien de policé dans le langage de stradella car il traduit littéralement, en premier lieu dans l’écriture vocale, la démesure psychologique d’un per- sonnage. cette manière est magnifiquement illustrée par l’immense scène de folie d’antioco, personnage qui apparaît dans La Forza dell’amor paterno. dans cette scène très longue, dont nous ne donnons que des extraits, la musique suit fidèlement les méandres de l’esprit dérangé d’antioco. il ne s’agit pas d’un grand air qui se développe mais d’une succession de séquences relativement brèves qui traduisent l’agitation d’un personnage en proie à une folie de plus en plus violente. de manière générale, stradella n’écrit que rarement de longs airs, il préfère les « casser » pour atteindre une plus grande vérité de l’émotion. certes, il lui arrive de sacrifier à la tradition, comme par exemple avec la grande lamentation qu’est Da chi spero aita o cieli de La Susanna, avec une musique certainement plus facile d’accès. Mais il privilégie clairement une sorte de sauvagerie qui transparaît également dans un langage harmonique très libre, utilisant des schémas totalement imprévisibles.

Cinquante ans plus tard, avec Vivaldi, les principes esthétiques ont profondément évolué. la musique du Prete Rosso possède une fougue qui n’est pas si éloignée de celle de stradella mais elle s’inscrit dans des canons académiques plus contraignants. stradella demeure largement influencé par le premier baroque alors que vivaldi évolue dans l’univers de l’opera seria qui lui succède.

Les airs de Vivaldi déploient une virtuosité incroyable et "Agitata a due venti" figure parmi ce qu’il y a de plus difficile à chanter dans tout le répertoire lyrique, avec des chausses-trappes à chaque mesure. l’air de vagaus, "Armatæ face et anguibus", s’avère à peine moins périlleux. les chanteurs de l’époque avaient sans doute une grande habitude de ce type de difficultés mais l’on ne peut, de nos jours, qu’imaginer la vocalisation à laquelle ils avaient recours. ce qui est indiscutable en revanche, c’est que la vocalise vivaldienne se met toujours au service du texte, elle « dit » un sentiment : colère chez vagaus, incertitude désespérée pour costanza, exaltation de l’amour dans "A fuggi rapido" que chante le personnage d’Astolfo d’Orlando furioso. "Gelido in ogni vena" de Farnace est absolument sublime, d’une simplicité remar- quable portée par toute l’expressivité des cordes du Vivaldi des Quatre saisons."

Chantal Santon (propos recueillis par Yutha Tep)

Ferma, Regina - Stradella
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